INVASIONS (GRANDES)

INVASIONS (GRANDES)
INVASIONS (GRANDES)

La dénomination de «Grandes Invasions» est traditionnellement appliquée par les historiens de langue française aux invasions et migrations qui ont affecté le territoire de l’Empire romain et de ses États successeurs, en Europe et en Afrique du Nord, entre la fin du IVe et la fin du VIIe siècle, ces deux limites étant prises approximativement. Les historiens de langues germaniques préfèrent employer des termes analogues à l’allemand Völkerwanderung , «migration de peuples», qui ont l’avantage de ne pas se placer au point de vue romain. Il vaut mieux renoncer au vocable d’«invasions barbares», qui domine dans l’historiographie ancienne, mais qui risque d’être mal compris, quoique «barbare» y signifie seulement «qui n’est ni grec ni romain».

L’histoire des Grandes Invasions est difficile à écrire. Les sources disponibles sont rares; elles sont presque toujours unilatérales, provenant du seul milieu romain; sauf les Ostrogots et les Anglo-Saxons, les envahisseurs n’ont presque rien écrit. On doit donc s’efforcer, pour obtenir une image satisfaisante, de compléter les données des textes par un recours aux moyens d’information les plus variés: archéologie, linguistique, onomastique, anthropologie, etc. Mais plusieurs de ces sciences annexes sont d’un emploi délicat et l’interprétation des résultats qu’elles obtiennent doit rester extrêmement prudente. Trop de théories incertaines sont constamment échafaudées; si parfois elles stimulent utilement la recherche, il faut savoir prendre ses distances envers beaucoup d’entre elles et surtout, dans un grand nombre de cas, se résigner à ignorer.

Les Grandes Invasions, à la charnière de l’Antiquité et du Moyen Âge, ne sont qu’une tranche chronologique d’un immense mouvement migratoire orienté principalement d’est en ouest et du nord au sud, qui a affecté l’Europe et la moitié septentrionale de l’Asie du IIe siècle avant notre ère au XIIIe siècle après, de la ruée des Cimbres et des Teutons vers la Méditerranée à l’irruption des Mongols en Europe en 1237-1241. On isole cette tranche de celles qui la précèdent et la suivent en se fondant sur ses conséquences, envisagées du point de vue de l’Europe occidentale: c’est la période qui vit la ruine de l’Empire romain en Occident et la création sur son ancien territoire d’une série de nouveaux États, d’origine surtout germanique, dont plusieurs sont directement les ancêtres des formations politiques de l’Europe moderne et contemporaine.

Cependant, par leur nature, les mouvements enregistrés du IVe au VIIe siècle ne diffèrent pas fondamentalement de ceux qui se placent avant ou après ces dates. Presque aucun d’entre eux n’est purement local. Ils forment un immense enchaînement d’interdépendances qui affectent près de la moitié de l’Ancien Monde. Mais c’est encore un sujet de vives discussions que de savoir comment on doit relier les phénomènes qui se déroulèrent en Europe à ceux qui atteignirent le monde chinois, par exemple dans le cas des Huns ou dans celui des Avars.

On retrouve pour les Grandes Invasions les problèmes généraux que posent toutes ces migrations. Dans quelle mesure ont-elles été causées, ou du moins favorisées, par des phénomènes naturels, dessèchement de l’Asie centrale ou montée du niveau de la mer sur les côtes allemandes par exemple? Nos connaissances sont encore trop rudimentaires pour permettre de vérifier ces inductions, au demeurant vraisemblables. Quelle fut l’importance des faits démographiques? Elle paraît a priori certaine pour l’expansion germanique ou l’expansion slave par exemple, mais aussi impossible à mesurer qu’à expliquer clairement. Peut-on assigner un rôle à des croyances religieuses ou à des rites sociaux dans le déclenchement de certaines migrations, par exemple au «printemps sacré» (expatriation forcée d’une classe d’âge)? Cela n’est vraisemblable que dans des cas très rares; avant l’islam, le prosélytisme religieux peut être à peu près négligé.

Il n’est pas d’explication universelle applicable à toutes les migrations qui eurent lieu du IVe au VIIe siècle. Mais deux ou trois faits ne doivent jamais être perdus de vue. De tout temps, la richesse, réelle ou supposée, des sédentaires, et notamment des citadins, constitua un puissant aimant pour les populations nomades: ainsi s’expliquent dans une large mesure les mouvements issus du monde des steppes en direction de la Chine ou de Rome. D’autre part, il est non moins constant que le succès attire le succès: toute peuplade qui a réussi voit s’agglomérer autour d’elle une foule de satellites et d’imitateurs; son nom, qui d’abord ne désignait qu’un petit noyau, est adopté par de vastes confédérations. Inversement, tout empire conquérant qui échoue s’effondre en un instant, chacun le renie et son nom même disparaît, comme il advint aux Huns. Les formations politiques issues des invasions sont précaires et mettent des générations à se stabiliser. Enfin, il faut souligner qu’entre les peuples mêlés à ce gigantesque mouvement il n’a jamais existé de cohérence organique; chacun poursuit ses buts propres par des moyens particuliers, qui peuvent momentanément coïncider avec ceux d’un voisin, d’où une collaboration de courte durée; mais plus souvent les groupes se heurtent et s’opposent. Il ne faut pas tomber dans l’illusion que des entités comme les Germains ou les Celtes ont représenté quelque chose de concret pour les contemporains, ni qu’entre les peuples qu’on pourvoit aujourd’hui de ces étiquettes il y a eu parallélisme des actions ou convergence des buts. Si les Grandes Invasions ont des directions dominantes assez claires, c’est la résultante d’une infinité de mouvements individuels qui vont dans tous les sens possibles et parfois même nettement à contre-courant.

Les Grandes Invasions ont concerné d’abord des peuples germaniques, mais elles ont aussi entraîné des Celtes (les «Scots» d’Irlande assaillants de la Grande-Bretagne, par exemple), des Berbères (les «Maures» harcelant l’Afrique romaine), des Iraniens (les Alains), des Turcs (les Huns, les Bulgares), peut-être des Toungouses (les premiers Avars) et, en tout cas dans leur phase terminale, la quasi-totalité des Slaves. Ces classements ethniques, fondés surtout sur la langue, n’ont d’ailleurs qu’une valeur historique limitée. Des peuples très différents ont souvent coopéré à une même œuvre: l’empire hunnique a probablement réuni plus de combattants germains que de Huns proprement dits: les Vandales (des Germains) et les Alains (des Iraniens) ont fait ensemble la conquête de l’Afrique du Nord.

Dans ces conditions, le meilleur classement des invasions que l’on puisse proposer est d’ordre chronologique, par grandes pulsations, au fur et à mesure qu’elles abordent le territoire romain. Plusieurs se recouvrent partiellement, mais un plan d’ensemble assez clair reste possible, quitte à adopter un peu l’allure d’un récit à tiroirs. On distinguera donc trois grandes vagues de migrations terrestres, la première aux IVe et Ve siècles, la seconde à la fin du Ve et au début du VIe siècle, la dernière à la fin du VIe et au début du VIIe siècle. On envisagera séparément les migrations maritimes qui ont atteint l’Europe du Nord-Ouest du IVe au VIe siècle.

1. La première vague (IVe-Ve siècle)

La première vague des invasions fut la plus importante, car presque toute l’Europe en fut affectée. Au début du IVe siècle, l’Empire romain avait réussi une consolidation à peu près générale de ses frontières, après les très graves percées du IIIe siècle. Sans doute les escarmouches et même les engagements sérieux n’avaient-ils jamais cessé entre l’armée impériale et les Barbares, notamment le long du Rhin, face aux Francs et surtout aux Alamans, mais l’équilibre général n’en avait pas été modifié. Rien n’annonçait en Occident un renforcement imminent du danger germanique.

C’est à l’autre bout de l’Europe, dans la steppe pontique, que se déclencha alors le mécanisme qui devait mettre le feu à tout le continent: en 375, les Huns se ruèrent sur le royaume ostrogotique d’Ukraine. Par une suite de ricochets, l’extrême Occident était atteint à peine une trentaine d’années plus tard; l’Afrique même était ébranlée à la génération suivante. Jamais Rome ne devait se remettre de cette catastrophe.

Les Huns et les Alains

On ne sait rien de sûr au sujet des Huns avant la fin du IIe siècle. Ce peuple nomadise alors dans la steppe au nord du Caucase. Il vient probablement de l’Asie centrale, mais les spécialistes actuels hésitent à l’identifier, comme on le fit longtemps, avec des nomades connus par les textes chinois, les Xiongnu. Vraisemblablement de langue turque, les Huns sont en tout cas le type accompli des nomades cavaliers, tirant à l’arc, maniant le fouet et le lasso; ils sont rasés, déforment les crânes de leurs enfants, tuent leurs vieillards et apparaissent aux Méditerranéens comme l’incarnation même de la barbarie. Peut-être sont-ils cependant porteurs d’un art original, élaboré entre l’Altaï et la forêt sibérienne, l’«art des steppes», qui se diffuse rapidement vers l’ouest après leur passage et qui a profondément influencé la majorité des peuples germaniques.

En 374-375, les Huns se jettent brusquement sur le royaume constitué depuis un siècle par les Gots dans l’Ukraine orientale. Le roi Ermanaric est vaincu et se tue, événement dont l’épopée germanique a gardé durablement le souvenir. En vingt ans, les Huns occupent l’Ukraine entière, puis les plaines roumaines; enfin, à travers les Carpates, ils abordent vers 396 la plaine hongroise et s’y consolident rapidement. L’Empire romain, satisfait de la ruine de ses vieux ennemis, les Gots, entretient d’abord d’assez bonnes relations avec les nouveaux venus, d’autant que ceux-ci n’ont pas à proprement parler d’intentions conquérantes: le butin seul les intéresse. Mais, vers 408, les Huns commencent à razzier le territoire romain au sud du Danube: l’Empire d’Orient rompt alors avec eux, mais l’Occident nourrit encore assez longtemps l’illusion qu’une entente est possible, embauche des auxiliaires hunniques et apprend à leur école une nouvelle tactique de cavalerie.

Après 425, un empire hunnique commence à prendre consistance sur le Danube moyen. Un embryon d’État, peut-être sur des modèles iraniens, se forme autour de la cour itinérante du roi Mundziuch. Quelques scribes romains passent à son service. De nombreuses peuplades germaniques acceptent son protectorat et font campagne aux côtés de la cavalerie hunnique; certains, tels les Burgondes, adoptent des coutumes caractéristiques, comme la déformation crânienne. En une génération, le royaume des Huns devient le premier du monde barbare.

C’est surtout l’œuvre d’Attila dont le nom est germanique, et qui règne de 434 à 453. Ce souverain, loin d’être le barbare sans frein que l’on a souvent décrit, exploite avec une remarquable intelligence les dissensions du monde romain, dont il est fort bien informé. Jusqu’en 449, ses raids presque annuels se tournent surtout vers l’Empire d’Orient; ils ruinent presque toutes les villes de l’intérieur des Balkans et rapportent un immense butin. À partir de 450, Attila se jette, plus brutalement, sur l’Occident abasourdi, où les sollicitations imprudentes d’une sœur de l’empereur lui donnent un prétexte pour intervenir. En 451, il franchit le Rhin aux environs de Mayence, ravage la Gaule de l’Est, pousse jusque devant Orléans, qu’il ne peut enlever; au retour, il est battu par le «maître de la milice» romain, Aetius, et ses auxiliaires gotiques en Champagne, aux champs Catalauniques (le 20 juin 451). En 452, un second raid se dirige vers l’Italie, la plaine du Pô est dévastée, mais après une entrevue sur le Mincio avec le pape Léon le Grand, Attila fait demi-tour et rentre en Hongrie, peut-être rappelé par les affaires d’Orient. Il meurt peu après.

Son empire, dont l’influence s’était étendue à presque toute l’Europe centrale, ne lui survécut pas. Les satellites germaniques se révoltèrent, les fils d’Attila, Ellac et Ernac, se battirent entre eux et, après 454, les Huns furent réduits à un rôle secondaire. Ils disparurent tout à fait de l’histoire avant la fin du Ve siècle, laissant un souvenir fulgurant qui entoura d’un halo de terreur les autres entreprises que les peuples de la steppe dirigèrent vers l’Europe. L’épopée germanique célébra Attila sous le nom d’Atli (en scandinave) ou d’Etzel (en allemand) et l’historiographie chrétienne n’oublia jamais le «fléau de Dieu».

Dans le sillage des Huns, un second peuple cavalier, les Alains, s’ouvrit la route de l’Ouest. C’étaient des Iraniens qui nomadisaient depuis le IIIe siècle au nord du Caucase et qui s’étaient longtemps intéressés à la Perse plus qu’à l’Europe. On les retrouve brusquement en 406 franchissant le Rhin moyen et se ruant sur la Gaule, où leurs bandes se divisent et se regroupent au gré des possibilités de pillage et des offres qui leur sont faites de servir comme auxiliaires de Rome. Aetius les employa contre les Huns et certains furent cantonnés en Armorique. Ils sont peut-être responsables de l’introduction en Occident d’objets d’art nettement orientalisants. Dès 409, la masse du peuple passa en Espagne; après des heurts avec les Visigots, elle se regroupa avec les Vandales, d’abord en Galice, puis en Andalousie et enfin, après 406, en Afrique. Elle y perdit vite son identité et se fondit avec la classe dirigeante du royaume vandale de Carthage.

Les Gots

Parmi les peuples germaniques impliqués dans la première vague des invasions celui des Gots fut le principal. Au IVe siècle, ils avaient déjà derrière eux un long passé de migrations, qui les avaient conduits des côtes méridionales de la Baltique à l’Ukraine, où ils s’étaient fixés au cours du IIe siècle. Dès cette époque ils avaient fait figure de grands parmi les nations ostiques. Leur séjour dans les steppes au nord de la mer Noire les marqua profondément: ils y devinrent des semi-nomades cavaliers, imitant les mœurs et le costume des Sarmates qui les y avaient précédés, et dominant de très haut des populations sédentaires fort mélangées, parmi lesquelles les ancêtres des Slaves.

C’est en Ukraine que les Gots subirent deux transformations d’une importance capitale. D’une part, ils s’y divisèrent en deux rameaux, appelés à partir du IVe siècle Ostrogots et Visigots (ce qui signifie peut-être les «Gots de l’Est» et les «Gots de l’Ouest»). Ils formèrent désormais deux entités politiques séparées, qui traversèrent ensuite l’Europe de part en part par des itinéraires distincts, mais leur civilisation garda son unité et le sentiment d’une certaine solidarité persista jusqu’à la disparition des Ostrogots au VIe siècle.

D’autre part, certains Visigots, entrés en contact avec le monde romain par le truchement de captifs ramenés de raids lointains en Asie Mineure, adoptèrent le christianisme au début du IVe siècle. Au moment décisif, vers 330-340, il se trouvait que l’Empire d’Orient avait un souverain arien, Constance II: c’est donc sous la forme arienne que l’apôtre des Gots, Ulfila (ou Ulphilas) reçut et transmit la foi nouvelle. Sa prédication trouva sans doute peu d’écho avant le passage du Danube, mais elle eut pour l’avenir une importance décisive. Quand les Gots se convertirent en masse, ils se firent ariens, et leur prestige amena presque tous les peuples ostiques à les imiter. Comme, entre-temps, l’hérésie arienne avait à peu près disparu de l’Empire romain, le christianisme, au lieu d’unir Romains et Barbares, les sépara par une barrière imprévue. De plus, pour sa prédication, Ulfila avait été amené à créer une langue gotique littéraire, et il l’avait pourvue d’une écriture dérivée du grec; il s’en servit pour traduire le Nouveau Testament. Ce fut un instrument intellectuel remarquable qui donna à ceux qui l’utilisèrent le sentiment justifié de n’être plus condamnés à l’infériorité culturelle en face de Rome. De la littérature gotique, systématiquement anéantie au VIe siècle comme hérétique, il reste surtout d’importants fragments d’un très beau manuscrit biblique, exécuté peut-être pour un souverain, le Codex argenteus , aujourd’hui conservé à Uppsala en Suède.

Les premières rencontres entre les Gots et l’Empire romain se produisirent sur le Danube inférieur peu après 230. Un moment les Gots se livrèrent à des expéditions maritimes qui, par la mer Noire et le Bosphore, les menèrent jusqu’à la côte méridionale de l’Asie Mineure. Mais, en 271, le retrait des forces romaines de Dacie orienta leurs entreprises vers le sud-ouest. Après un long répit, marqué seulement de chocs épisodiques, les données du problème furent bouleversées par l’irruption des Huns dans la steppe pontique en 375. Vaincus au premier heurt et privés de chefs, les Gots fuirent en tous sens. Une minorité se réfugia dans les montagnes de la Crimée méridionale et y survécut obscurément jusqu’au XVIe siècle sans perdre sa langue.

La majorité des Visigots demanda en 376 à l’empereur d’Orient Valens son admission dans l’Empire: ils furent autorisés à s’établir en Mésie et en Thrace (Bulgarie actuelle), mais les populations locales les reçurent fort mal. La plupart des Ostrogots restèrent dans les Carpates, aux portes de l’Empire, en acceptant le protectorat des Huns. C’est ainsi que les Gots se trouvèrent, un peu malgré eux, jetés dans l’aventure des Grandes Invasions. Leur supériorité intellectuelle leur permit d’y faire très brillante figure.

Les Visigots

Deux ans après leur installation en territoire romain, les Visigots se soulevèrent; Valens, en voulant les soumettre, fut vaincu et tué à Andrinople le 9 août 378. Pendant vingt ans, les Visigots parcoururent à peu près librement la péninsule des Balkans, y ruinant les structures économiques, sociales et politiques de l’Empire. Quand ce jeu cessa de leur être suffisamment profitable, leur roi Alaric les emmena continuer leurs déprédations en Italie du Nord (fin 401). L’empereur d’Occident, Honorius, s’enferma dans Ravenne, inaccessible derrière ses marais. Après divers accords, finalement rompus en 408, Alaric arriva aux portes de Rome, obtint un gros tribut, puis revint en 410 et mit la ville à sac le 24 août. Cette catastrophe, plus morale que matérielle, convainquit beaucoup de Romains de la ruine prochaine de leur grandeur.

Cependant Alaric, après trois jours seulement, se dirigea vers la Sicile et l’Afrique. Il mourut en route en Calabre. Son beau-frère et successeur Athaulf changea alors de programme: en 412, il mena les Visigots dans le sud de la Gaule jusqu’à Bordeaux, toujours sans rencontrer de résistance sérieuse. Se mariant à Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose, il fonde, de part et d’autre des Pyrénées, le premier royaume germanique implanté sur le sol romain; mais il est assassiné en 415 avant d’avoir pu stabiliser sa fondation.

C’est Wallia, son successeur, qui, par un traité conclu avec Rome en 416, obtint ce résultat; inaugurant une nouvelle formule de foedus (traité d’alliance avec les Romains), cet accord fait coexister sur le même territoire l’autorité de principe de Rome, cantonnée dans le domaine civil, et l’autorité de fait essentiellement militaire d’un roi barbare. Ainsi naquit le royaume visigot d’Aquitaine, qui devait durer trois générations. Manœuvrant sans cesse dans le complexe politique très mouvant de l’Empire en décomposition, les rois Théodoric II et Euric réussirent à bâtir un véritable État comprenant les territoires entre la Loire et l’Ébre, plus un certain protectorat sur le reste de la péninsule Ibérique. Le roi, résidant le plus souvent à Toulouse, gouverne avec l’aide de sénateurs romains ralliés et surmonte en général la tension qui existe entre une armée arienne et une population gallo-romaine dirigée par ses évêques catholiques. Le peuple visigot, assez peu nombreux, semble s’être surtout établi dans la région toulousaine et le bas Quercy, selon les normes en usage dans le monde romain pour le cantonnement des soldats (régime dit de l’«hospitalité»). Euric (466-484) fut un roi législateur qui donna à son État des bureaux imités de ceux des gouvernements régionaux du Bas-Empire (préfectures) et qui publia un Code inspiré du droit romain à l’usage de ses sujets. À la génération suivante l’abrégé («bréviaire») des lois romaines promulgué par Alaric II en 506 fournit la base de tout le droit romain du haut Moyen Âge.

En 507, la victoire des Francs à Vouillé, près de Poitiers, où Alaric II trouva la mort, mit un terme à cette première symbiose entre Romains et Germains. On verra plus loin comment, grâce à l’appui des Ostrogots, un difficile sauvetage permit aux Visigots de recommencer une nouvelle carrière en Espagne.

Les Ostrogots

Entre-temps, les Ostrogots s’étaient décidés à suivre des voies parallèles. Jusqu’à la mort d’Attila, ils avaient vécu dans l’ombre des Huns et s’étaient associés à leurs entreprises balkaniques à partir d’habitats maintenant fixés en Pannonie (Hongrie actuelle). Après 454, ils conclurent avec l’Empire d’Orient un accord de voisinage, en vertu duquel le jeune prince Théodoric fut élevé à Constantinople. Il y comprit parfaitement la grandeur et les faiblesses de la civilisation romaine. Devenu roi en 473, il conduisit son peuple en Macédoine; un foedus mit ses troupes à la solde de l’Empire. Mais les Balkans, déjà ruinés, le tentaient peu pour un établissement définitif. Sous couvert de servir l’empereur Zénon contre le chef rebelle des armées d’Italie, Odoacre, il se fit donner en 488 la mission d’occuper la péninsule. Entraînant beaucoup de peuplades abandonnées à elles-mêmes par l’effondrement de l’empire d’Attila, Théodoric força l’accès de la Vénétie en août 489. Odoacre s’enferma dans Ravenne, mais dut capituler et fut tué en 493. Le roi ostrogot s’établit dans l’ancienne capitale de l’Occident, où il trouva des organes gouvernementaux à peu près intacts qu’il sut vite faire fonctionner à son bénéfice.

Théodoric et ses alliés étaient donc maîtres du cœur de l’Empire romain, l’Italie et ses annexes (Provence, Norique, Dalmatie). Fort de l’expérience de sa jeunesse, le roi y organisa un régime savamment dualiste. Les Ostrogots, établis en garnison dans les grandes villes, sur les frontières, et surtout à Ravenne, et les Romains y vécurent sous deux administrations parallèles, la première surtout militaire, la seconde entièrement civile. Une ségrégation prudente, consacrée par la loi, séparait leurs habitats et leurs églises: Ravenne eut ainsi deux cathédrales, deux baptistères. Théodoric eut la chance de trouver parmi les Romains des hommes de talent qui le secondèrent, avant tout le sénateur Cassiodore, qui fut son principal ministre. Grâce à la sagesse de Théodoric, ce régime fonctionna sans heurts à peu près jusqu’à la fin du règne, qui se prolongea jusqu’en 526. Son succès fut marqué par des réalisations architecturales importantes, à Ravenne surtout et aussi à Rome et à Salone, par une certaine renaissance de la littérature latine et par un réel effort pour pourvoir les Gots d’une culture autonome.

Le prestige de Théodoric parmi les Barbares fut considérable; il exerça une sorte de primauté morale parmi ceux d’Occident, spécialement les ariens. Ce prestige se reflète dans les textes de l’épopée médiévale allemande relatifs à Dietrich von Bern et jusque dans la tradition scandinave. Le roi sut se parer aux yeux des Romains de la fiction d’une délégation de pouvoirs consentie par l’Empire d’Orient; il s’attira sans peine la classe dirigeante, comblée d’honneurs et de prévenances à condition de ne prendre aucune initiative. Son règne constitue un répit sensible dans les malheurs qui ont frappé l’Italie entre le Ve et le VIIe siècle.

Mais ce régime d’équilibre, un peu utopique en une telle période, se dégrada rapidement. Les dernières années du vieux roi furent déjà marquées par un conflit avec la papauté et par l’exécution du plus profond penseur de la génération, le philosophe Boèce, accusé de comploter avec l’Empire d’Orient. Puis l’élimination de la régente Amalaswinthe par son mari Théodahad déclencha la catastrophe: elle fournit au nouvel empereur de Constantinople, Justinien, désireux de reconstituer l’unité du monde romain, un excellent prétexte pour intervenir. Les armées byzantines de Bélisaire, puis de Narsès – un ramas de peuples hétéroclites plus barbares que les Gots – se jetèrent sur l’Italie à partir de 536. Trop faible pour vaincre rapidement, le corps byzantin s’épuisa pendant près de vingt ans en une lutte à mort contre l’armée gotique. Celle-ci fit face avec un courage extrême sous les rois Vitigès (536-540), Totila (541-552) et Teia (552), mais fut finalement anéantie dans un combat livré en octobre 552 au pied du Vésuve. Ce qui restait des Ostrogots fut déporté par les Byzantins, réduit en esclavage ou incorporé dans l’armée. Le peuple disparut et sa culture, héritée d’Ulfila, périt avec lui.

Au total, la reconquête byzantine, notamment en raison des sièges interminables de Rome, fut plus dévastatrice pour l’Italie que l’invasion gotique. C’est elle qui anéantit les institutions les plus caractéristiques: le consulat, le sénat et la plupart des magistratures. Désespéré, celui qui avait été le porte-parole de Rome dans l’État de Théodoric, Cassiodore, se retira dans un monastère. Mal reprise en main par l’Empire d’Orient, l’Italie devint un domaine vacant, attendant de nouveaux envahisseurs.

2. Les envahisseurs de 406

L’effondrement des défenses romaines sur le Danube devant les Gots et les Huns n’affecta d’abord pas le limes du Rhin et de l’avantpays alpin. Mais celui-ci fut emporté en 405-406 par un vrai raz-de-marée qui déferla sur l’Italie, la Gaule, l’Espagne et l’Afrique. Les causes précises de la catastrophe se laissent mal évaluer, quoique le remue-ménage causé par l’installation des Huns au centre de l’Europe, l’affaiblissement interne de l’Occident par les luttes pour le pouvoir et les crises sociales y aient joué un rôle évident. Les auteurs de la percée ne furent pas des peuples de premier plan et leurs réalisations politiques n’eurent pas la qualité de celles des Gots.

La première entreprise fut celle de Radagaise, un chef de bande qui entra en Italie en 405 par le nord-est et atteignit la Toscane, où il fut écrasé près de Fiesole par le «maître de la milice» vandale de l’empereur Honorius, Stilicon (août 406). Cette équipée sans lendemain rappelle plus les pénétrations du IIIe siècle que les migrations qui suivirent.

Quelques mois plus tard, le 31 décembre 406, le Rhin fut franchi près de Mayence par un ensemble incohérent de peuples barbares. La plupart étaient encore des Germains du groupe ostique (Vandales, Burgondes) ou du groupe westique (Suèves), mais, comme on l’a vu, les Alains se joignirent à eux. Pendant quelques années, les envahisseurs se déchaînèrent en Gaule sans aucun plan, tournant en tous sens, sans que les armées romaines parviennent à les en empêcher – on avait pourtant rappelé toutes les garnisons de la Bretagne. Puis une décantation s’opéra et les peuples qui avaient gardé quelque cohésion gagnèrent les uns l’Espagne, les autres la région subalpine. Ils y firent une longue carrière.

Les Vandales

Les Vandales, comme les Gots, étaient issus de Scandinavie, sans doute de la province danoise de Vendsyssel, au nord du Jutland; mais, dès le Ier siècle de notre ère, ils étaient établis sur la côte méridionale de la Baltique, entre Oder et Vistule. Peu après, ils se scindèrent en deux groupes: les Silings, qui gagnèrent la Silésie (elle leur doit son nom) et les Hasdings, qui s’établirent un peu plus au sud-est. Ils restèrent un peu plus d’un siècle dans ces nouveaux habitats. Puis, au milieu du IIIe siècle, on les retrouve beaucoup plus à l’ouest: les Hasdings en Pannonie et les Silings en Franconie. Vers 400, l’intrusion des Huns força les premiers à se rabattre vers le Rhin moyen. Les deux groupes le franchirent de conserve en 406, puis errèrent en Gaule durant trois ans. En 409, ils se ruèrent sur l’Espagne, accompagnés des Suèves et d’une partie des Alains. Une fois les Pyrénées franchies, ils se répartirent le pillage et l’exploitation de la péninsule. Les Hasdings reçurent un lot en Galice, les Silings en Bétique (Andalousie). Ils n’en jouirent pas longtemps: dès 418, l’Empire envoya les Visigots de Wallia à leurs trousses, les Silings furent anéantis. Restaient les Hasdings: ils passèrent à leur tour en Bétique (419), puis commencèrent à sonder l’Afrique romaine, au-delà de Gibraltar. En effet, par une mutation difficile à expliquer, ce peuple terrien se découvrit alors une vocation maritime qui dura plus d’un siècle.

Le roi Genséric (ou Geiseric) décida en 429 de transférer son peuple et les débris des Alains en Afrique. Après avoir débarqué à Tanger, l’armée s’achemina lentement, par voie de terre, en direction de Carthage. Pendant un an, elle fit le siège d’Hippone, au cours duquel mourut saint Augustin. En 435, Genséric traita avec les autorités romaines: on lui abandonnerait l’ouest de l’Afrique utile. Il ne s’en accommoda pas longtemps: le 19 octobre 439, il enlevait Carthage par surprise. La ville devait rester jusqu’en 533 la capitale d’un royaume vandale qui comprit, avec la Tunisie et le Constantinois, toutes les villes côtières entre la Grande Syrte et Oran.

Le pillage de l’Afrique intacte, loin de rassasier Genséric, le mit à même de poursuivre ses entreprises. Improvisant ou capturant une flotte, on ne sait, il utilisa Carthage comme base de raids auxquels nul ne s’opposa, vers la Sicile (440), la Corse, la Sardaigne et les Baléares (vers 455), enfin vers Rome, qui fut mise à sac en 455. La plupart des îles méditerranéennes passèrent sous la dénomination vandale. Le profit fut énorme et l’insécurité qu’il put faire peser sur le trafic maritime, notamment sur le ravitaillement des capitales, fut pour Genséric un moyen efficace de chantage politique jusqu’à sa mort (477).

Dans son foyer même, en Afrique proconsulaire (Tunisie du Nord), l’organisation de l’État vandale fut tournée vers le pillage plus que vers une administration régulière. La classe dirigeante romaine fut expropriée ou exilée, l’épiscopat catholique subit des persécutions violentes en sa qualité de complice naturel des Romains. Périodiquement, on le déportait au Sahara ou en Sardaigne; des tentatives furent même faites pour imposer l’arianisme aux Africains. Tout ce qui n’était pas rentable, par exemple la défense de l’Ouest face aux résurgences du nomadisme berbère, fut abandonné sans scrupules. Sur ces ruines, rien de solide ne fut bâti: l’apport des Vandales apparaît surtout négatif. La masse de la population continua cependant à vivre dans le cadre des lois romaines, comme en témoignent les remarquables «tablettes Albertini», ces actes privés du Ve siècle retrouvés près de l’actuelle frontière algéro-tunisienne. Ce qu’il restait d’intellectuels nourrit contre les Vandales une haine profonde: d’où leur très mauvaise réputation dans l’historiographie.

Les choses ne s’apaisèrent quelque peu qu’au bout de deux générations, sous le roi Thrasamund (496-523), qui esquissa un rapprochement avec l’aristocratie sénatoriale, à l’imitation de son beau-frère, Théodoric le Grand. Mais il était bien tard! En 533, Justinien décida de reconquérir l’Afrique; Bélisaire débarqua le 30 août et entra à Carthage dès le 15 septembre. En moins d’un an, tous les Vandales furent capturés et déportés en Orient. Ce qui restait de l’Afrique réintégra pour plus d’un siècle l’Empire romain.

L’Afrique n’a gardé à peu près aucune trace de la domination vandale, qui ne fut qu’un épisode transitoire. Après leur passage, elle se retrouva profondément diminuée, amputée de presque toutes ses régions les plus occidentales et reléguée en marge du mouvement général de la civilisation méditerranéenne, auquel elle avait tant contribué du IIIe au Ve siècle, et cela sans aucune compensation, car l’apport intellectuel, juridique, artistique ou économique des Vandales fut à peu près nul.

Les Suèves

Dans l’amalgame des peuples qui franchirent le Rhin en 406 se trouvaient des Suèves, rejetons d’une antique nation qui avait occupé une place de premier ordre dans la Germanie indépendante du temps de César à celui de Trajan, mais qui n’apparaît guère qu’à l’arrière-plan des Grandes Invasions. En 411, ils se retrouvent en Galice et profitent du départ des Vandales en Afrique pour constituer autour de Braga un petit royaume qui couvre à peu près le quart nord-ouest de la péninsule Ibérique; ils essayèrent même d’en saisir une plus ample portion, mais les Visigots réagirent violemment et les rejetèrent en Galice en 456. Ils n’en sortirent plus.

Ce royaume n’a à peu près pas d’histoire connue. On sait seulement qu’il oscilla plusieurs fois entre le paganisme et l’arianisme, adoptant ce dernier sous la pression des Gots, mais le rejetant enfin vers 560, ce qui amena son incorporation au royaume visigotique. Les Suèves ont cependant laissé quelques traces dans l’archéologie et l’onomastique dans le nord du Portugal et le sud de la Galice.

Les Burgondes

Les Burgondes (appelés plus couramment Burgondions dans les sources contemporaines) sont un peuple appartenant au groupe ostique et proche parent des Gots. Leur premier habitat fut probablement situé en Scandinavie, peut-être dans l’île danoise de Bornholm (anciennement Borgundarholm); l’histoire les rencontre d’abord au Ier siècle de notre ère entre l’Oder et la Vistule. Ils glissèrent ensuite lentement vers le sud-ouest; au IIIe siècle, on les retrouve au contact des défenses romaines, vers la Souabe actuelle, où ils restèrent fixés jusqu’à la grande ruée des Barbares en 406. Celle-ci les porta à l’ouest du Rhin dans l’ancienne province de Germanie, sans que l’on puisse préciser davantage; la tradition poétique prétendra longtemps après que leur capitale était à Worms.

Préparés par leur long séjour sur les marges de l’Empire à s’entendre avec les Romains, les Burgondes entrèrent en 413 dans l’alliance officielle de l’empereur (foedus ) et purent ainsi sans doute jouir du régime de l’hospitalité qui leur accordait une partie des terres des propriétaires romains. C’est vers cette époque qu’ils adoptèrent le christianisme; quelle qu’ait été la forme sous laquelle il leur fut d’abord présenté – on en discute –, ils se rallièrent vite, comme les Gots, à l’hérésie arienne. En 436, le maître de la milice Aetius, désireux d’écarter les Burgondes de la Gaule du Nord, fit détruire cet État rhénan par des auxiliaires hunniques, mais il offrit bientôt aux survivants de se regrouper plus au sud, pour garantir le flanc de la Gaule romaine contre la poussée des Alamans. Le souvenir déformé de cet épisode se retrouve dans l’épopée allemande (Nibelungenlied ).

Un second traité, conclu en 443, accorda donc aux Burgondes la Sapaudia, pays dont les limites exactes ne sont pas connues, mais qui comprenait sûrement l’ouest de la Suisse actuelle, le sud du Jura et sans doute aussi le nord de la Savoie. Une royauté s’y reconstitua, qui prit Genève pour capitale. Elle se montra l’alliée fidèle de l’Empire d’Occident expirant: des auxiliaires burgondes furent ainsi employés contre Attila en 451 ou contre les Suèves d’Espagne en 456. Cependant elle chercha à s’étendre: à partir de 457 commence l’expansion dans les pays du Rhône et de la Saône. Lyon dut être occupée vers 461; de là, on poussa à la fois vers le sud, où Vaison tomba avant 474, et vers le nord, où Langres fut atteinte avant 485.

Dans sa forme définitive, à la fin du Ve siècle, le royaume burgonde s’étendait de la Champagne méridionale à la Durance et des Cévennes à la Suisse centrale. Lyon devint sa capitale, Genève et occasionnellement Vienne étant des résidences royales secondaires. L’avance des Alamans fut péniblement contenue en Suisse centrale, mais le contact avec les territoires romains bordiers du Danube fut vite perdu.

La toponymie (notamment l’extension des noms en -ingôts , en français -ens , du type Louhans , Echallens ) et l’archéologie ont montré que les principaux établissements burgondes se localisaient dans le canton de Vaud, en Franche-Comté et au sud de la Bourgogne (qui leur doit son nom). Ils n’y représentèrent jamais qu’une minorité, mais une minorité installée aux postes de commande et très consciente de son originalité, qui fut préservée de façon durable même après la ruine de l’autonomie politique. Les Burgondes paraissent avoir été les seuls Germains fixés dans la France actuelle qui se soient servi de l’écriture runique (une inscription importante a été trouvée sur un bijou du cimetière de Charnay, en Saône-et-Loire). Ils persistèrent dans l’arianisme jusque vers 530, malgré des exceptions; ainsi, la princesse Clotilde, épousée par Clovis, était catholique. Au moins à la première génération, certains aspects de leur civilisation semblent avoir subi l’influence des Huns. Cependant les Burgondes se montrèrent très bienveillants envers les Romains, même envers les évêques. Le droit burgonde est le seul des droits barbares à reconnaître l’égalité entre sujets germains et romains du roi et à autoriser les mariages mixtes. À en juger par le nombre relativement grand des inscriptions funéraires, les Burgondes adoptèrent vite des éléments de la culture antique. À Genève, le roi Sigismond fit construire vers 513-517, auprès de la cathédrale, un mausolée dynastique imité de celui de Constantin à Saint-Pierre-de-Rome.

Le plus grand des rois burgondes fut Gondebaud (vers 480-516). Officier supérieur de l’armée romaine, il avait dû l’abandonner quand son protégé Glycerius avait été renversé en 474. Gondebaud succéda à son oncle Hilpéric, fondateur du royaume de Lyon, et dut d’abord partager la souveraineté avec ses frères. Son souvenir est surtout resté attaché à la rédaction en latin de la loi des Burgondes, appelée de son nom loi Gombette , une des plus romanisées des lois barbares, qui règle minutieusement la coexistence entre Burgondes et Romains sur la base de l’«hospitalité». Gondebaud, en revanche, n’est pour rien dans le texte appelé «loi romaine des Burgondes», qui n’est probablement même pas originaire de son royaume. Il se montra respectueux des prérogatives impériales et, réservant aux Burgondes les commandements militaires, il remit sur pied une administration civile de type romain, dirigée par des sénateurs, mais en plaçant dans chaque cité un comte burgonde à côté du comte romain. Parmi les États barbares son royaume est donc le meilleur exemple du type «dualiste». Le problème majeur du règne fut celui des relations avec les Francs, alternativement cordiales et très tendues; Gondebaud eut l’imprudence de coopérer avec Clovis pour détruire le royaume visigot de Toulouse en 507.

Les successeurs de Gondebaud se débattirent dans des difficultés inextricables. Certains membres de la dynastie royale se convertirent au catholicisme (avant tout saint Sigismond, fondateur du monastère de Saint-Maurice d’Agaune, en Valais), tandis que d’autres s’appuyaient sur les Ostrogots ariens, encore maîtres de la Provence, qui cherchaient à s’étendre dans la région alpine. Les Francs en profitèrent bientôt: les fils de Clovis envahirent à plusieurs reprises les pays rhodaniens. Malgré une défaite assez grave essuyée à Vézeronce (Isère), en 524, les Francs finirent par enlever au roi Godomer la totalité de son royaume. En 534, l’ancien pays burgonde fut définitivement incorporé à la Gaule mérovingienne, après une crise terrible, dont témoigne l’enfouissement de nombreux trésors.

L’empreinte des Burgondes sur la Suisse romande et les pays de la Saône fut cependant durable. À l’intérieur de l’État mérovingien, la Bourgogne, légèrement étendue vers le nord-ouest, constitua souvent un royaume autonome, sur le même plan que la Neustrie ou l’Austrasie; elle retrouva en partie cette situation lors de la décomposition de l’empire carolingien. La civilisation de la Bourgogne mérovingienne garda une originalité certaine, sensible notamment dans le domaine de l’orfèvrerie (plaques-boucles à décor figuré), et la loi Gombette resta en vigueur dans la région lyonnaise jusque vers le milieu du IXe siècle.

Ainsi, la première vague avait mis en place cinq royaumes germaniques autour du bassin occidental de la Méditerranée. Deux d’entre eux, ceux des Vandales et des Suèves, apparaissent comme l’œuvre assez informe de Barbares inexpérimentés. Dans les trois autres, ceux des Ostrogots, des Visigots et des Burgondes, s’élabora une synthèse remarquable des éléments romains et germaniques. Sans doute n’eut-elle guère le temps de se développer, car l’adhésion à l’arianisme fut un handicap considérable, mais les résultats obtenus, spécialement par Théodoric le Grand, furent la preuve que la symbiose du legs antique et des apports germaniques pouvait donner naissance à une nouvelle civilisation, qui sera celle du Moyen Âge. C’est aux peuples de la deuxième vague, aux Francs avant tout, qu’il allait appartenir d’exploiter pleinement cette possibilité, tout en achevant de balayer ce qui subsistait de l’Empire en Occident.

3. La deuxième vague (Ve-VIe siècle)

L’Empire n’était pas mort du choc des premières invasions. En Orient, après la catastrophe d’Andrinople, il s’était pleinement ressaisi et la frontière danubienne avait été reprise en main pour près de deux siècles. C’est de l’Asie, et plus spécialement de la Perse sassanide, que vint pour lui au cours des générations suivantes la menace la plus dangereuse. En Occident, il avait bien fallu tolérer, sous le couvert d’un traité d’alliance (foedus), le cantonnement de troupes germaniques accompagnées de toute une population civile dans quelques enclaves comme la région genevoise, l’Aquitaine, la Galice et l’Afrique. Mais, au milieu du Ve siècle, une autorité impériale commandait toujours à peu près partout, sauf dans la lointaine Bretagne, à une administration civile strictement hiérarchisée et à quelques armées de campagne qui, bien que formées de Barbares, obéissaient à peu près à ses ordres et maintenaient en tout cas le prestige de Rome.

L’une de ces armées était établie dans le nord-est de la Gaule, avec Soissons pour quartier général. La deuxième couvrait les accès orientaux de la plaine du Pô et Ravenne, la capitale. La troisième, moins importante, stationnait en Dalmatie. Bien qu’isolées les unes des autres, ces armées constituaient encore une force appréciable et leur loyalisme envers l’idée romaine n’était pas douteux, même s’il hésitait quelquefois devant les fantoches que les coteries plaçaient sur le trône. Très compromise, la cause de Rome en Occident n’était pas encore tout à fait perdue.

Mais, faute d’argent – en dépit d’une pression fiscale écrasante –, ces troupes n’étaient pas régulièrement soldées. Or elles avaient sous les yeux le spectacle des «alliés» barbares auxquels le foedus avait permis d’obtenir une rétribution en terres dans le cadre de l’«hospitalité». En 476, l’armée d’Italie se souleva en réclamant des terres. Son chef, un Germain, Odoacre, d’origine skire, s’établit à Ravenne, déposa l’empereur-enfant Romulus Augustulus (lui-même fils d’un ancien secrétaire d’Attila), distribua des terres à ses troupes et fut proclamé roi par celles-ci; mais il eut la sagesse de respecter la fiction impériale, en faisant allégeance au souverain de l’Orient, Zénon, qui feignit de s’en accommoder. Comme l’armée d’Italie était un agglomérat de nationalités diverses, l’affaire ne déboucha pas sur la naissance d’un État germanique solide. On a vu que Théodoric l’Ostrogot en vint à bout sans trop de peine dix-sept années plus tard.

Les fidèles de Rome qui survivaient hors d’Italie ne reçurent plus aucune impulsion commune. L’armée de Dalmatie tenta de faire un empereur. Celle de Gaule se comporta en entité autonome sous ses maîtres de la milice, Aegidius et son fils Syagrius, qui pendant une dizaine d’années eurent autant de liberté d’action que les rois barbares, leurs voisins. Des civils, entraînés par quelques sénateurs, tentèrent de créer un refuge romain en Auvergne, mais furent balayés par le roi visigot Euric. D’autres, issus plutôt de l’aristocratie municipale, avaient aussi essayé de prendre en main le gouvernement local de la Bretagne et de l’Armorique. En Gaule et dans le nord de l’Espagne, une révolte assez générale des classes rurales, la bagaude, ajoutait au désarroi.

Dans ces conditions, des chances nouvelles furent offertes à des peuples westiques restés jusque-là à l’arrière-plan, tant en raison de leur faiblesse relative que de leur respect pour Rome. Telle est l’origine directe de la deuxième vague des invasions. Les principaux bénéficiaires de la nouvelle situation furent les Francs ; autour d’eux, les Alamans et les Bavarois réussirent leur entrée dans le monde romain; enfin, par ricochet, la conquête franque de la Gaule contraignit les Visigots à gagner l’Espagne un siècle après leur première migration.

Les Francs

On rappellera seulement ici les très grandes étapes de leur histoire [cf. FRANCS]. Leur mainmise sur le nord de la Gaule ne résulte pas d’une véritable invasion. En effet, ce peuple de la rive droite du Rhin inférieur s’était depuis le début du IVe siècle assigné deux tâches distinctes. Les uns, la masse du peuple, avaient commencé une lente progression à l’ouest du Rhin, en direction de la vallée de l’Escaut et de celle de la Moselle, à mesure que ces régions étaient délaissées par l’autorité romaine. Les autres, des chefs surtout, s’étaient placés au service de Rome; dans l’armée de Gaule, ils avaient longtemps gardé le cours de la Loire contre Gots et Saxons.

Ainsi, les princes francs étaient tout à la fois chefs d’un peuple libre extérieur à l’Empire et officiers supérieurs de l’armée romaine. Restés en dehors des événements de 406, ils eurent donc à accomplir un coup d’État plutôt qu’une invasion pour devenir les vrais maîtres de la Gaule du Nord. Les souverains de la branche occidentale ou «salienne», Childéric, mort en 481, puis son fils Clovis, avaient régné à Tournai tout en servant Rome. Mais, en 486, Clovis vainquit Syagrius et annexa du coup toute l’aire sur laquelle l’armée de Gaule exerçait son autorité, c’est-à-dire les pays jusqu’à la Loire. Puis il étendit son royaume, dont le centre fut désormais Paris, dans toutes les directions: à l’est du Rhin contre les Thuringiens, sur le Rhin supérieur contre les Alamans, au sud-est contre les Burgondes, au sud-ouest enfin contre les Visigots.

La domination franque fut assez bien reçue dans la Gaule romaine. Quoique ce peuple n’ait jamais manifesté pour la culture antique un intérêt comparable à celui des Gots, le rôle joué depuis longtemps par ses chefs dans l’armée romaine avait préparé une certaine compréhension mutuelle. Et surtout, en 496, sans doute, Clovis, jusque-là païen, décida d’accepter le baptême sous la forme catholique, geste qu’il fut le premier roi germanique important à accomplir. L’Église romaine ne cessa donc de lui apporter son concours, en dépit de l’extrême brutalité de ses mœurs.

C’est sans doute ce facteur qui permit au petit peuple franc – renforcé, il est vrai, par un afflux constant de nouveaux immigrants venus d’au-delà du Rhin – d’absorber avec un tel succès un territoire si vaste, puis de porter en 507 un coup mortel au royaume visigotique de Toulouse et d’éliminer sans peine en 534 le royaume burgonde, reconstituant ainsi à quelques détails près (basse Bretagne devenue celtique, bas Languedoc et Roussillon restés gotiques) l’unité de la Gaule. Les Francs ne peuplèrent massivement qu’une zone assez étroite à l’ouest du Rhin; des colonies plus sporadiques et un encadrement militaire contrôlèrent d’assez près le Bassin parisien; le reste du pays fut seulement supervisé par une aristocratie liée à l’entourage royal, aristocratie dans laquelle des éléments romains furent vite admis. Telles sont les bases sur lesquelles s’éleva la puissance durable de la dynastie mérovingienne (Ve-VIIIe siècle).

Les Alamans

Les Alamans sont, comme les Francs, un peuple apparu tardivement à la suite du regroupement de plusieurs tribus usées par des combats prolongés contre les Romains le long de la frontière entre le Rhin et le Danube supérieur; d’où leur nom, qui signifie «tous les hommes». Après avoir pris une part très active aux tentatives de percée du IIIe siècle, et notamment à celle de 260, ils se calment un peu au IVe siècle et se fixent sur la rive droite du Rhin, face à l’Alsace et à la Suisse actuelles, tandis que leur aile orientale, les Juthunges, prend position entre Ulm et Ingolstadt. Sous une dynastie solide, ils forment une entité politique assez forte et très combative. Ils paraissent avoir constamment entretenu le projet de pousser vers les Alpes centrales et, au-delà, vers l’Italie.

À la différence des Francs, les Alamans prirent part, avec beaucoup de mordant, à l’offensive de 406, mais ils ne s’éloignèrent guère de leurs bases. Ils commencèrent à s’établir sur la rive gauche du Rhin en Alsace et dans le Palatinat, sans éliminer d’ailleurs tous les anciens habitants, puis tentèrent de descendre le fleuve vers Cologne. Les Francs les arrêtèrent à la célèbre bataille de Tolbiac (Zülpich), sans doute en 495, puis Clovis prit la contre-offensive, anéantit la dynastie alamane et obligea le reste du peuple à solliciter la protection des Ostrogots.

Renonçant désormais à toute progression, les Alamans du Nord-Ouest passèrent sous le protectorat des Mérovingiens et furent lentement assimilés. Ceux d’Alsace gardèrent une plus large autonomie; enfin ceux du Sud-Est formèrent un «duché national» à peu près indépendant jusqu’au début du VIIIe siècle puisqu’ils ne furent soumis par Charles Martel qu’au cours de ses campagnes de 709-712.

Ce dernier groupe garda très longtemps un état d’esprit offensif. Au début du VIe siècle, il entama la colonisation de la plaine suisse, bousculant l’encadrement assez mince que les Burgondes y avaient mis en place, puis s’en prenant aux avant-gardes franques. Certains détachements, par la porte de Bourgogne ou le Jura, pénétrèrent même en Franche-Comté. De temps à autre, des corps isolés réussirent à atteindre l’Italie, mais sans pouvoir s’y établir. La poussée des Alamans s’exerça finalement surtout dans l’ingrate région alpine, où ils ne rencontrèrent pas de concurrence. Elle y fut singulièrement tenace, se prolongeant, sous des formes pacifiques, jusqu’au XIIIe siècle, notamment dans les Grisons et le Valais, et même sur le versant piémontais (Val Gressoney). Ce n’est guère que vers la fin de l’époque carolingienne que les Alamans assimilèrent des régions comme l’Oberland bernois ou le canton de Saint-Gall. Les Grisons, avec leur frontière linguistique extrêmement confuse, offrent encore aujourd’hui l’exemple d’une région disputée entre la population indigène romanisée (Rhéto-romans) et l’élément alémanique.

Contrastant avec ce dynamisme de la colonisation, la vie politique des Alamans paraît assez atone. Après Clovis, ils ne purent reconstituer d’État solide, regroupant toutes les branches du peuple. Ils furent convertis lentement au catholicisme par des missionnaires venus aux VIIe et VIIIe siècles du pays franc. Mais leur sentiment particulariste, exprimé dans une «loi nationale» rédigée au VIIe siècle, demeura très vif jusqu’au IXe siècle. Les Alamans, aux côtés des Francs, apportèrent une contribution appréciable à la formation de l’«aristocratie d’empire» carolingienne.

Les Bavarois

De tous les envahisseurs de l’Empire romain, les Bavarois sont les plus tardivement attestés dans l’histoire, mais il est probable, notamment pour des raisons étymologiques et linguistiques, qu’ils se rattachent aux Germains qui occupaient la Bohême au début de notre ère. On ne les connaît vraiment qu’à partir du moment où, franchissant le limes romain du Norique, le long du Danube, ils s’établirent au sud du fleuve, à la fin du Ve ou au début du VIe siècle. Comme les Alamans, ils laissèrent d’abord subsister un important peuplement romain dans les interstices de leurs colonies; certains de ces îlots survivaient à l’époque carolingienne.

Ils ne prennent quelque cohésion qu’au milieu du VIe siècle, avec l’apparition de la dynastie des ducs agilolfingiens. D’abord soumis à un protectorat franc assez lointain, ils conquirent leur pleine indépendance à la fin du VIIe siècle, jouèrent pendant quelque temps un rôle considérable dans les affaires du royaume lombard d’Italie et devinrent même au VIIIe siècle des rivaux des souverains francs dans l’Allemagne du Sud. Charlemagne mit fin à ces velléités en déportant le duc Tassilon III et en annexant la Bavière en 788.

L’expansion des Bavarois prit presque autant d’ampleur que celle des Alamans. Elle se fit d’abord aux dépens des Romains du Norique, décapités par la décision officielle d’évacuation prise en 488 par Odoacre, et de ceux de Rhétie. Les îlots de populations romanes, réduits à un statut social inférieur, ne furent complètement assimilés au nord des Alpes qu’au IXe siècle. Puis la poussée se dirigea vers le sud, au-delà du col du Brenner, et germanisa du VIIIe au Xe siècle la région du haut Adige. Simultanément les Bavarois se heurtaient à l’est aux Avars et aux Slaves dans ce qui est aujourd’hui la Basse-Autriche; après des vicissitudes contradictoires, ils réussirent encore dans cette direction un remarquable bond en avant au cours du IXe siècle.

Les Bavarois connurent sans doute d’abord le christianisme par les îlots romans qui subsistaient dans leur pays, notamment celui d’Augsbourg, mais ils ne furent méthodiquement convertis qu’aux VIIe et VIIIe siècles, par des missionnaires venus de la Gaule mérovingienne. Ils gardèrent une vigoureuse originalité nationale qui, appuyée sur la «loi des Bavarois», trouva une nouvelle expression dans le duché national de Bavière à l’époque ottonienne.

Les Visigots en Espagne

La défaite catastrophique subie par Alaric II à Vouillé en 507 obligea, après un siècle de stabilité, le peuple visigot à reprendre le cours de sa migration. Dès la fin du Ve siècle, des avant-gardes s’étaient établies en Espagne, alors pays de protectorat plutôt que partie intégrante du royaume de Toulouse. L’effondrement de celui-ci obligea à précipiter et à généraliser le mouvement. Dans des conditions très difficiles et grâce à l’intervention salvatrice de Théodoric le Grand, les Visigots quittèrent la Gaule quand, en 511, on décida d’y fermer les églises ariennes. De la région toulousaine, le gros du peuple se transporta en Vieille-Castille, entre Tolède et le versant méridional des monts Cantabriques. En même temps, le centre politique de l’État gotique quitta Toulouse et, après des étapes à Barcelone et à Mérida, se fixa vers 555 à Tolède, au cœur le mieux défendu des hauts plateaux ibériques. Sauf la Septimanie (Roussillon et Bas-Languedoc d’aujourd’hui), le nouveau royaume ne conserva rien en Gaule: il fut limité à la péninsule Ibérique et à une petite tête de pont en Afrique autour de Ceuta.

Malgré l’arianisme où ils se retranchèrent jusqu’en 587, les Visigots firent preuve à Tolède d’un sens politique comparable à celui de Théodoric le Grand en Italie. Leur État, remarquablement organisé malgré son incapacité à se donner une dynastie royale stable, sut s’appuyer sur un sentiment très vif du particularisme ibérique qui fut le terrain de rencontre des Gots et des Hispano-Romains. C’est ce qui – avec l’éloignement géographique – les sauva de la reconquête romaine entreprise par Justinien vers 552; les armées byzantines ne purent établir qu’une tête de pont au sud, en Bétique, et autour de la base navale de Carthagène. Cette menace fut éliminée vers 620-630. Parallèlement, les Visigots mettaient fin en 585 au partage de la péninsule établi au début du Ve siècle, en annexant et en assimilant rapidement le royaume suève de Galice.

Ces succès furent consolidés par la volte-face religieuse du roi Reccarède en 587. Son père Léovigilde, déjà animé par la passion de l’unité ibérique, avait voulu la réaliser au sein de l’arianisme. Les résistances furent trop fortes. Reccarède se fit donc catholique, et obtint assez vite l’adhésion de presque tout son peuple. Toute l’Espagne communia bientôt dans une observance intransigeante, dont les conciles nationaux siégeant périodiquement à Tolède furent les surveillants très vigilants. L’unification religieuse permit l’unification juridique, accomplie au plus tard en 654 par la promulgation du Liber judiciorum par le roi Récesvinthe.

La monarchie visigotique ainsi transformée vécut jusqu’à la conquête arabe de 711. Volontairement repliée sur elle-même, elle n’exerça guère d’influence à l’époque sur ses voisins. Mais elle est à l’origine de quelques-unes des idées-forces du monde médiéval, notamment celle de la coopération entre l’Église et l’État (sacre des rois, attesté pour la première fois en 672 pour le roi Wamba). Elle connut au VIIe siècle une renaissance littéraire, marquée surtout par la grande figure d’Isidore de Séville, cet évêque profondément loyal envers les rois gots, dont l’œuvre encyclopédique fut l’assise de la culture médiévale. Ces réussites n’empêchèrent pas de très graves faiblesses qui conduisirent le royaume de Tolède à sa ruine brutale: la division de la classe dirigeante en clans furieusement hostiles, l’instabilité dynastique, l’oppression d’importantes minorités d’esclaves et de juifs, l’insoumission chronique des Basques.

Malgré tout, le souvenir des rois de Tolède guida et éclaira constamment, du VIIIe au XIe siècle, l’effort obstiné de la reconquête chrétienne qui repoussa les musulmans vers le sud. Le droit gotique resta la base du droit médiéval espagnol. Si la langue gotique avait disparu très tôt – sans doute avant le passage en Espagne sauf dans l’Église arienne –, l’onomastique gotique est encore usitée de nos jours. Avec celle des Francs en Gaule, la réussite des Gots en Espagne est la plus profonde qu’aient enregistrée les envahisseurs du monde méditerranéen.

On voit que la deuxième vague des invasions a laissé finalement plus de traces durables que la première, dont presque toutes les créations avaient été détruites par la reconquête romaine de Justinien. Son apport principal fut la fondation du royaume franc, destiné à devenir la puissance la plus considérable de l’Europe au haut Moyen Âge. Accomplie dans des conditions relativement pacifiques, la soumission des Gallo-Romains par les Mérovingiens fut le premier élément stable de la synthèse romano-germanique d’où est issue la civilisation médiévale.

4. La troisième vague (VIe-VIIe siècle)

La mise en place des peuples de la deuxième vague n’avait été, en quelque sorte, qu’une liquidation et une régularisation des séquelles des invasions brutales de la première. Aucune nouvelle impulsion n’était venue des foyers traditionnels de l’expansion barbare: la Scandinavie ou la steppe eurasiatique. Vers le milieu du VIe siècle celle-ci recommença à s’agiter. Comme, à l’autre bout de l’Europe, la reconquête de Justinien avait créé un vide en Italie, un nouveau mouvement d’ensemble se trouva amorcé. Mais il se déclencha dans un ordre inverse de celui du Ve siècle: ce fut d’abord l’irruption des Lombards en Italie; puis, sur leurs traces, celle des Avars dans le bassin du moyen Danube; et enfin, tout à fait à l’arrière-plan, l’entrée en Europe des Bulgares et des Khazares. L’ultime conséquence de ces invasions sera l’irruption des Slaves dans la péninsule des Balkans, mais celle-ci sera étudiée ailleurs, avec l’ensemble des migrations slaves [cf. SLAVES].

Les Lombards

Peut-être originaires de Scandinavie, les Lombards sont mentionnés pour la première fois au début de notre ère sur le cours inférieur de l’Elbe. Puis, au IIe siècle, ils se déplacent vers le sud: on les rencontre en 167 sur le Danube moyen; après quoi il n’en est plus question pendant près de trois siècles. C’est seulement en 489 qu’ils se décident à entrer dans un ancien territoire romain, d’ailleurs évacué depuis longtemps, que les textes nomment Rugiland, du nom d’un occupant germanique antérieur, le peuple des Ruges (sans doute vers la Basse-Autriche). Ils y font une nouvelle station assez prolongée. Leur élan n’avait rien de précipité. Au début du VIe siècle, ils sont encore tout près de là, en Pannonie (Hongrie actuelle), où ils deviennent des cavaliers semi-nomades et commencent à compter sur le plan politique, jouant un jeu complexe entre les Francs, les Ostrogots et l’Empire d’Orient, au service duquel s’engagent de nombreux chefs. C’est alors qu’ils adoptent l’arianisme. Un foedus avec Justinien est conclu peu après 540; en conséquence, les Lombards coopèrent à l’anéantissement des Ostrogots en Italie. Mais, du coup, ils découvrent la richesse et la faiblesse de ce pays.

Le roi Alboin (vers 560-572) sut exploiter cette découverte. Inquiété sur ses arrières par la progression d’un nouveau peuple de la steppe, les Avars, il joua le tout pour le tout: en 568, il céda la Pannonie aux Avars, avec droit d’y revenir en cas d’échec, et lança son peuple, augmenté de nombreux aventuriers issus de toutes les tribus qui depuis un siècle avaient hanté ces régions, à la conquête de l’Italie. Une avant-garde militaire couvrit la migration civile. En mai 568, les défenses romaines du Frioul furent enfoncées et les Lombards se répandirent à travers la Vénétie. Les habitants de celle-ci se réfugièrent au milieu des lagunes côtières: c’est l’origine lointaine de la ville de Venise. En 569, Alboin occupait la plaine du Pô et Milan; il se considéra désormais comme le maître de l’Italie.

En fait, la conquête était loin d’être achevée. Un grand nombre de places fortes et presque tous les ports restaient aux mains de l’Empire d’Orient. Il fallut des générations pour les réduire: les Lombards n’entrèrent qu’en 640 environ à Gênes, en 752 à Ravenne, et Rome leur échappa toujours, ainsi que les îles et l’extrême Sud. Ils ne purent donc s’établir qu’à l’intérieur: c’est le début du morcellement politique de l’Italie qui a duré jusqu’au XIXe siècle; et leur domination fut toujours inquiète, menacée par les Byzantins que servait leur maîtrise totale de la mer.

Pour l’Italie du Nord, la conquête lombarde, survenant quelques années seulement après la fin des luttes épuisantes de Justinien contre les Gots, fut une catastrophe. La marque de l’Antiquité fut définitivement effacée, et pendant une génération les nouveaux venus, qui n’avaient eu aucun contact antérieur avec la société romaine, furent incapables de construire sur les ruines accumulées. Sans ordre, les armées lombardes se répandirent partout où aucune résistance sérieuse ne leur était opposée: d’abord, à travers les Alpes, vers la Gaule méridionale, d’où les Francs les repoussèrent vigoureusement; puis le long des Apennins, au-delà de la route militaire byzantine de Rome à Ravenne, vers Spolète et Bénévent; où elles fondèrent vers 575 des duchés autonomes. Toute à la joie de cette curée, l’aristocratie lombarde crut même, pendant dix ans (574-584), pouvoir se passer de rois. Il subsista de cette période un fort sentiment d’autonomie dans les diverses armées régionales.

La construction d’un État commença lentement sous le roi Authari (584-590) et s’accéléra sous son fils Agilulf (590-616). Ils s’appuyèrent sur les villes: la capitale fut fixée à Pavie (définitivement vers 626) et les survivants de l’aristocratie et du clergé romains furent invités à y reconstituer les éléments d’une bureaucratie. Le palais royal de Monza devint un centre de vie artistique et littéraire. Une certaine réconciliation des Lombards et des Romains s’esquissa, rendue possible par la conversion au catholicisme (tentée en 607 par Agilulf, mais parachevée seulement en 671). Elle intervint juste à temps pour empêcher de nouveaux envahisseurs de s’intéresser à l’Italie: des Avars et des Slaves poussèrent plus d’une fois, au début du VIIe siècle, des reconnaissances en Frioul et sur la côte adriatique de l’Italie méridionale. Le nouvel équilibre fut consacré par la rédaction d’un droit: l’édit de Rothari (643), d’ailleurs singulièrement archaïque.

Quelle a été l’importance de l’apport des Lombards? Dans la plaine du Pô, où ils ont rejoint ce que laissaient les Gots, on peut l’estimer considérable, plus spécialement dans la région de Milan et de Pavie, autour desquelles se localise la Lombardie médiévale et moderne. Sans doute leur présence se fit-elle aussi beaucoup sentir dans la Toscane, autour de Sienne, et dans la Campanie intérieure, autour de Bénévent. Mais, même dans le Nord, les Lombards ne furent qu’une minorité qui perdit vite sa langue. Ailleurs, ce ne fut qu’un encadrement par l’armée et l’aristocratie. En raison du repli de la classe dirigeante romaine sur les enclaves impériales de Ravenne et de Rome (aucun évêché catholique n’avait d’abord subsisté en zone lombarde), il n’y eut pas entre les Lombards, même devenus catholiques, et les Romains la même fructueuse symbiose qu’entre les Francs et les Gallo-Romains. Cependant, le VIIIe siècle fit beaucoup pour rattraper le temps perdu; Pavie fut alors probablement la capitale la plus brillante de l’Europe occidentale, et Paul Diacre, l’historien national des Lombards, fut un des meilleurs esprits de son temps.

L’autonomie politique des Lombards fut supprimée par Charlemagne en 774, mais leur sentiment national resta très puissant et contribua pour une grande part à la naissance de l’idée italienne au IXe siècle. Des institutions très originales, en particulier dans les domaines du droit, de l’administration locale, de l’armée et des classes sociales, se prolongèrent jusqu’au XIe siècle, et l’onomastique italienne a gardé une sensible empreinte lombarde. Le duché de Bénévent resta, jusqu’à la conquête normande du XIe siècle, le conservatoire de traditions lombardes un peu sclérosées, mais fort intéressantes.

Les Avars

Quand les Lombards leur cédèrent la Pannonie, en 568, les Avars étaient en Europe depuis fort peu de temps. Venus presque certainement de l’Altaï, et Turcs en majorité, ils avaient peut-être recueilli les débris d’une peuplade toungouse, les Jouan-Jouan, qui avaient formé au Ve siècle un empire allant de la Corée du Nord au Turkestan oriental. On entend pour la première fois parler des Avars dans l’historiographie byzantine en 558, époque où ils vivaient encore dans la steppe caspienne. Vers 561, leur chef, le khagan Baïan, apparaît déjà sur le bas Danube; en 567, il écrase un petit peuple germanique, les Gépides, dans la région de Belgrade. Le départ des Lombards leur donne alors sans combat tout le bassin pannonien. En 582 enfin, Baïan occupe Sirmium, clef des défenses byzantines sur le moyen Danube et porte des Balkans.

Implantés désormais au cœur de l’Europe, les Avars, pendant deux cents ans, constituèrent pour leurs voisins un danger permanent. Chaque printemps leur cavalerie lançait des raids vers les Balkans, l’Italie du Nord ou la Bavière. C’est dans la première direction que leur activité, purement négative, est surtout reconnaissable: ils y ruinèrent de fond en comble les structures byzantines, préparant ainsi les voies à l’immigration silencieuse des Slaves. La route commerciale de l’Adriatique à la Baltique, si active depuis le début de l’ère chrétienne, était définitivement coupée. Vers l’ouest, leur protectorat facilita aussi l’installation des Slaves en Bohême.

Ce peuple cavalier ne fut sans doute qu’une classe dirigeante, dominant des masses slaves, germaniques ou turques; ainsi s’explique son effondrement sous les coups de Charlemagne entre 791 et 811, presque aussi rapide et tout aussi complet que celui des Huns. L’État avar, dont le centre était la steppe entre le Danube moyen et la Tisza, n’était pourtant pas inorganisé. Il avait pour capitale une ville de tentes, connue sous le nom germanique de ring , il eut une diplomatie et frappa même des monnaies. Mais sa trace, malgré le zèle que les archéologues hongrois ont mis à la rechercher, est très difficile à retrouver.

Les Bulgares

Les Avars furent suivis à quelque distance par un autre peuple cavalier, les Bulgares, peuple turc qui se forma sur le Don, vers le début du VIe siècle, par l’union de deux tribus, les Outigours et les Koutrigours. Ils recueillirent peut-être aussi quelques éléments échappés au désastre de l’empire hunnique. Durant le VIe siècle, ils furent plus ou moins en contact avec les avant-postes byzantins au nord de la mer Noire, tout en gardant le contact avec les Turcs d’Asie centrale. C’est seulement vers 600 qu’une partie des Bulgares commença une migration vers le sud-ouest, en direction du Danube inférieur, laissant une arrière-garde sur la moyenne Volga. Le khan Kouvrat puis son fils Asparuch conduisirent leur peuple au sud du Danube, franchi vers 680. Les Bulgares se fixèrent alors en Mésie, dans le pays qui porte aujourd’hui leur nom. Les raids avars et la progression des Slaves y avaient complètement effacé l’héritage romain, mais il subsista un peuplement rural slave assez dense. À son contact, les nouveaux venus se slavisèrent lentement; ils semblent avoir renoncé à leur langue turque vers le Xe siècle.

Les Bulgares constituèrent rapidement un État solide, avec une capitale, Pliska (près de Choumen) et un souverain très obéi, le khan suprême, entouré d’une hiérarchie militaire de boyards. Les structures semblent parfois inspirées de modèles iraniens, mais les inscriptions rupestres gravées par les khans, d’un orgueil incomparable, sont en grec. Au début, l’empire bulgare resta cantonné au nord de la chaîne du Balkan, et c’est dans ce cadre étroit qu’il se consolida. La suite de son expansion, devenue explosive sous les terribles khans du IXe siècle, Kroum, Omourtag et Boris, appartient à l’histoire de Byzance plus qu’à celle des Grandes Invasions. Mais c’est à cette période que le nom national des Bulgares doit d’avoir survécu, fièrement appliqué dans la suite à des constructions politiques dont le lien avec ce premier empire est très indirect.

Les Khazares

Un nouveau peuple turc, celui des Khazares, forme l’arrière-garde de la troisième vague; il ne dépassa pas le seuil de l’Europe. Après des débuts assez brillants au VIIe siècle, entre le Caucase et la forêt sibérienne, les Khazares se fixèrent dans le bassin moyen et inférieur de la Volga. Leur carrière différa fort de celle des autres peuples de la steppe: à demi sédentarisés, ils fondèrent le long du fleuve un chapelet de villes que vinrent fortifier des ingénieurs byzantins. Ils jouèrent un rôle important d’intermédiaires commerciaux entre l’Europe et l’Asie, ce qui valut à leur classe dirigeante une destinée unique: vers la fin du VIIIe siècle, elle se convertit au judaïsme. L’État khazare dura jusqu’à sa destruction par les Russes à la fin du Xe siècle. Son importance historique réside surtout dans l’influence indirecte qu’il exerça sur la Russie kiévienne naissante.

On arrête assez arbitrairement les Grandes Invasions vers la fin du VIIe siècle, rejetant ainsi les Hongrois dans une autre tranche de l’histoire européenne, mais la continuité entre leur migration et celles que l’on vient d’exposer est évidente.

5. Les invasions maritimes

Le milieu maritime de l’Europe du Nord-Ouest, si éloigné de la steppe eurasiatique, théâtre des premières invasions, se trouva aussi très précocement affecté par des migrations de grande envergure. Les peuples germaniques riverains de la mer du Nord en furent les initiateurs. On peut penser à de lointaines répercussions des mouvements qui touchaient alors leurs proches parents en Europe centrale. Mais l’onde d’agitation atteignit très vite également des populations du nord-ouest des îles Britanniques, pré-celtiques comme les Pictes d’Écosse, ou celtiques comme les Scots d’Irlande. On saisit mal comment ces deux convulsions se relient, sinon par les faiblesses de leur commune victime: l’Occident romain. Par ricochet, elles entraînèrent un dernier déplacement de peuples: les Bretons quittèrent en masse leur île pour gagner l’Armorique et la Galice.

Se déroulant dans des régions marginales de l’Empire, ces divers mouvements n’ont guère attiré l’attention de l’historiographie latine et restent fort peu connus. Des faits aussi essentiels que les premiers établissements saxons en Angleterre ne sont éclairés par aucun texte solide antérieur au VIIIe siècle. Force est donc de recourir très largement aux données plus conjecturales qu’offrent la linguistique, la toponymie et l’archéologie. Elles renseignent utilement sur les changements de civilisation, mais non sur les événements politiques ou militaires qui restent le plus souvent inaccessibles.

Cependant, les migrations maritimes sont parmi celles dont les conséquences ont été le plus durables. Le peuple écossais, le peuple anglais, le peuple breton leur doivent l’existence. Elles ont aussi compté parmi les plus destructrices: l’Angleterre est la seule des provinces romaines d’Europe où aucun parler roman ne s’est formé sur les ruines du latin et où le christianisme a été presque effacé au Ve siècle. Il est vrai que c’était aussi la province la plus excentrique et celle où la marque de Rome sur les masses avait dû être la moins profonde.

Les Saxons

Les populations germaniques des côtes de la mer du Nord ont commencé dès le milieu du IIIe siècle à montrer une turbulence agressive, peut-être favorisée par un certain mouvement de submersion des plaines littorales qui avait commencé vers le début de notre ère. Le branle fut donné par une petite tribu, fixée sans doute au Danemark, les Érules, qui se lança avec une témérité inouïe, sur les deux itinéraires que suivirent plus tard les Vikings, vers la mer Noire à travers la Baltique et la Russie, vers la Gaule et l’Espagne à travers la mer du Nord et l’Atlantique (267-287). Les résultats directs de ces raids exploratoires furent à peu près nuls.

Le relais fut pris presque aussitôt par un peuple d’une tout autre importance, les Saxons, issus au cours du IIe siècle du regroupement de diverses tribus de Germains de la mer du Nord entre le Jutland et la Weser, et par leurs proches parents, les Angles, vivant vers la racine de la péninsule jutlandaise (pays d’Angel), et les Frisons, établis plus à l’Ouest sur les côtes entre l’Ems et le Rhin. Quelques Francs du Rhin participèrent aussi aux premières entreprises, d’une envergure que l’archéologie montre avoir été plus considérable que les historiens ne l’ont pensé pendant longtemps. Ces peuples découvrirent les routes de l’ouest au plus tard dans les années 280 et ne cessèrent plus de les parcourir avant le milieu du VIe siècle.

Dans une première phase, ils explorèrent à peu près toutes les côtes de la Bretagne insulaire et de la Gaule. Vers 286, le danger devint tel que Rome prit des mesures pour tenter de leur barrer le pas de Calais. Il fallut bientôt élever contre eux tout un système de défense, constitué de petits corps de troupes appuyés sur des forts littoraux: ce fut le litus saxonicum , homologue plus souple du limes rhénan. Il couvrit le sud-est de la Bretagne, du Wash à l’île de Wight, et, avec une armature beaucoup plus légère, le nord de la Gaule, du Rhin à la Gironde. Bien entendu les garnisons y furent composées en majorité de Barbares, le plus souvent des Germains continentaux: leur rôle dans la germanisation finale de la Bretagne ne doit pas être sous-estimé.

Bientôt les Saxons constatèrent que ces défenses avaient leurs points faibles. Ils en profitèrent d’abord pour se livrer à des pillages assidus; le nombre immense des trésors monétaires enfouis le long des côtes à la fin du IIIe siècle donne une idée assez exacte de la panique qu’ils causèrent. Puis, dans des conditions très obscures, ils fondèrent quelques établissements. On soupçonne plus qu’on ne connaît ceux de Gaule; et leur date exacte (avant le VIe s.) nous échappe. Il y en eut un en bas Boulonnais, bien attesté par la toponymie, qui fut peut-être un relais sur la route de l’Angleterre, peut-être aussi un appendice de la colonie fondée dans le Kent sur l’autre rive du détroit. Un autre établissement apparut, plus fugitivement, en basse Normandie, sur la côte du Bessin, et vécut jusqu’à l’époque mérovingienne. Les archéologues croient en déceler aussi sur le littoral saintongeais. Tout cela resta d’une signification purement locale et sans portée politique.

L’essentiel fut évidemment la colonisation de la Grande-Bretagne. Malgré la mise en œuvre de tous les moyens d’approche possibles, l’histoire de cet événement majeur reste très incertaine. Vers la fin du IVe siècle, les Saxons commencèrent à se rendre compte que les structures romaines étaient bien plus faibles en Bretagne qu’en Gaule et ils y portèrent désormais leurs principaux efforts. L’armée était médiocre, l’administration civile insuffisante, et il fallait aussi faire face à la menace des Scots et des Pictes. En 407, pour tenter de colmater la brèche ouverte dans les défenses du Rhin par les Barbares de la deuxième vague, l’armée de campagne fut envoyée en Gaule et n’en revint jamais. Le pays resta aux mains d’une aristocratie municipale à demi indigène, loyale envers Rome, mais sans moyen de lutte. Les quelques mercenaires barbares qui restaient pactisèrent vite avec les envahisseurs. Les flots des Saxons, des Angles, des Jutes et des Frisons commencèrent à déferler en masse dans les années 430-440 sur les côtes orientales et méridionales. Bientôt l’administration s’effondra et tout le pays s’engagea dans une récession économique profonde.

La colonisation fut sans doute assez lente: des moyens nautiques médiocres (des navires à rames, à la quille insuffisante) ne permettaient la venue que de petits effectifs. On compta, semble-t-il, trois zones principales de débarquement: du pas de Calais à la Tamise; le golfe du Wash; l’estuaire de la Humber. Mais il ne faut pas croire à l’image d’une avance cohérente de groupes organisés, donnée par les chroniques postérieures. Des éléments très divers, mêlant les différents peuples en proportions variables, se concurrençaient pour prendre possession des bons terroirs agricoles en progressant le long des vallées. Selon les cas, la population romano-bretonne fut massacrée, submergée ou repoussée vers l’ouest. Les villes disparurent entièrement, sauf Cantorbéry et Londres, réduites à des squelettes.

Ce n’est guère qu’au début du VIe siècle, après de nouveaux débarquements, que les assaillants et les indigènes se trouvèrent séparés par des «fronts» plus ou moins cohérents. À l’arrière de ceux-ci, les Anglo-Saxons, en s’enracinant, organisèrent les premiers embryons d’États monarchiques. Alors que les «Vieux-Saxons» restaient fidèles sur le continent à une organisation «républicaine», les circonstances de la conquête imposèrent des royaumes militaires, dont les souverains invoquaient pour ancêtre Woden, le dieu de la guerre. Vers 550, quand plus de la moitié de l’ancienne province romaine était déjà perdue, la résistance des Bretons se durcit, le long d’une ligne allant à peu près d’Édimbourg au nord à Portland au sud.

Refoulés ainsi dans les régions occidentales, les moins transformées par Rome, les Bretons revinrent à leur civilisation celtique indigène, ne gardant de leur ancienne appartenance à l’Empire que la religion chrétienne. Cependant leur fidélité à l’idée romaine fut parfois touchante: au milieu du VIe siècle des notables gallois se paraient encore de titres romains sur leurs épitaphes! Privés de villes et de contacts avec l’extérieur, réduits à une structure tribale, ils s’émiettèrent sans offrir de résistance d’ensemble. Reculant pied à pied, ils se concentrèrent dans trois refuges à l’extrême Occident: le Cornwall au sud, le pays de Galles au centre, le Strathclyde (Lake District d’aujourd’hui) au nord. Vers la fin du VIIe siècle, les Saxons cessèrent à peu près de les y poursuivre: leur force d’expansion était épuisée.

À l’obscure phase de la conquête succède une phase d’organisation. Au-dessus ou à la place des groupements tribaux de la première heure naissent chez les envahisseurs des royautés régionales. Leur nombre, qui varie souvent, va de six à douze environ. Parfois l’un d’entre les souverains reçoit des poètes de cour le titre honorifique de bretwalda , «maître de la Bretagne», mais cela n’implique aucune suprématie politique, aucun début d’unification. Les royaumes les plus proches de la côte orientale, vite privés de possibilités d’expansion, n’ont eu qu’une importance secondaire: Sussex, Kent, Essex, Estanglie. En revanche, ceux de l’Ouest, plus tardivement constitués, firent preuve de beaucoup de dynamisme et étendirent tant qu’ils le purent leur domination aux dépens des Bretons: ce sont le Wessex, la Mercie et la Northumbrie.

Le Wessex, né de l’union des Saxons venus de la moyenne Tamise et de ceux venus de la côte méridionale (Hampshire), se caractérise par des entreprises guerrières constantes et heureuses contre les Bretons; à la fin du VIe siècle, il atteint le premier la côte ouest au fond de l’estuaire de la Severn, séparant les Celtes de Galles de ceux du Cornwall. Son expansion dura jusqu’à la soumission de cette dernière région au IXe siècle, mais l’élan colonisateur avait pris fin et le pays garda sous la domination saxonne sa population celtique. C’est autour du Wessex que devait se faire, beaucoup plus tard (IXe s.), l’unification des Anglo-Saxons.

La Mercie – la «marche» –, dans les Midlands d’aujourd’hui, se signala au début du VIIe siècle en atteignant la mer d’Irlande, enfonçant ainsi un coin entre les Celtes du pays de Galles et ceux du Strathclyde.

La Northumbrie, formée de l’union des deux petits royaumes de Deira et de Bernicie, se chargea à son tour d’isoler de l’Écosse les Celtes du Strathclyde; elle se distingua par sa civilisation, plus accueillante que celle des autres royaumes aux éléments celtiques.

Païennes, uniquement rurales et guerrières, les royautés anglo-saxonnes n’avaient guère de relations avec l’extérieur. L’extraordinaire tombe à navire découverte en 1939 à Sutton Hoo en Suffolk atteste cependant des contacts gardés en plein VIIe siècle avec la Scandinavie; la Northumbrie en avait avec l’Écosse et, à travers celle-ci, avec l’Irlande. Le Kent, à la civilisation complexe, amalgamant éléments saxons, jutes et francs avec quelques rares survivances romaines, entretenait, par-delà le pas de Calais, des liens avec la Gaule mérovingienne. C’est par cette voie qu’à la fin du VIe siècle le christianisme fit sa réapparition: le roi Aethelberht de Kent accepta le baptême en 597. On peut considérer cette date comme marquant le terme de la période des invasions en Angleterre.

Formant une unité, malgré des nuances locales, la civilisation anglo-saxonne est presque entièrement le résultat d’une importation. Certes, les recherches les plus récentes parviennent çà et là à déceler quelques lointains héritages, presque impalpables, du monde romano-breton. Mais il faut constater que, hors quelques noms de lieux, d’anciennes villes en général et surtout de rivières, la langue ne doit à peu près rien au latin ou au celtique; elle resta jusqu’au IXe siècle très proche de celle des Vieux-Saxons du continent. La société est encore du type germanique, avec des monarchies instables s’appuyant sur une classe militaire où règne le compagnonnage guerrier. La vie urbaine reste pratiquement inconnue, mais l’agriculture connaît un développement remarquable. Une classe servile assez fournie représente peut-être les descendants des vaincus. Mais la vie intellectuelle n’est pas négligeable: des milieux étroits utilisent l’écriture runique, il existe une importante poésie orale, qui sera mise par écrit ensuite (notamment le récit épique appelé Beowulf ), et un droit de type archaïque, transcrit au IXe siècle. Le moine chroniqueur northumbrien Bède le Vénérable (673-737) est arrivé à temps pour recueillir des souvenirs historiques étendus et relativement précis sur l’époque païenne.

Les Pictes et les Scots

Les voisins septentrionaux et occidentaux de la Bretagne romaine, quoique tout à fait inorganisés sur le plan politique, furent également assez vite conscients de sa faiblesse. Les Pictes, habitants pré-celtiques de l’Écosse, et les Scots d’Irlande commencèrent à ravager les arrières de la province dans la seconde moitié du IIIe siècle. On mit sommairement en état de défense les côtes occidentales, avec une efficacité réduite.

Le danger picte ne fut vraiment grave que vers la fin du IVe siècle et dans la première moitié du Ve siècle. Il fut bientôt neutralisé, les Pictes étant attaqués dans leur propre pays par les Scots.

Le mordant des pirates scots s’accrut sensiblement au Ve siècle. Peu avant 500, ils commencèrent à établir sur la côte du pays de Galles et du Devon des têtes de pont, à la fois foyers de peuplement et sièges de petits royaumes. Sauf peut-être sur le plan religieux, ces fondations n’eurent guère de rayonnement; on leur reconnaît toutefois un rôle dans la diffusion de l’écriture ogamique. Beaucoup plus importante fut la pénétration scottique chez les Pictes. Partant de la côte occidentale d’Irlande et des îles Hébrides, elle submergea presque entièrement le pays entre le VIe et le IXe siècle. En 843, le roi scot Kenneth Mac Alpin unifia toutes les principautés conquérantes: c’est alors que le pays prit le nom d’Écosse. Il adopta une langue celtique importée d’Irlande, le gaélique, et se rallia aux formes originales du catholicisme irlandais.

La principale conséquence de ces migrations fut de renforcer l’onde de panique causée par les Saxons dans les populations romano-bretonnes et d’en décider une grande partie à l’exil.

La migration bretonne

Incapables de s’organiser sérieusement pour résister à leurs assaillants, les Bretons commencèrent dans la seconde moitié du Ve siècle à émigrer en Gaule. Certains profitèrent du désordre qui y régnait pour s’y faire mercenaires; mais la plupart, encadrés par leur clergé, songeaient seulement à s’y établir en paix loin de leurs agresseurs. S’embarquant sur toutes les côtes méridionales de l’île Britannique, mais surtout dans le Sud-Ouest, ils prirent terre en Armorique, dans la région qui s’est depuis appelée la basse Bretagne. La péninsule, à peu près abandonnée par l’administration romaine et qui n’intéressait pas les Francs, fut vite submergée par les Bretons. Vers la fin du VIe siècle apparurent des formations politiques assez rudimentaires; la première fut le Broweroc, sur la côte sud. Les renforts continuèrent à arriver tout au long du VIe siècle, selon un rythme qui correspond sans doute à la progression vers l’ouest des Saxons du Wessex.

On ignore le détail des conditions dans lesquelles les Bretons celtisèrent la péninsule, jusqu’à une ligne allant approximativement de Dol à Vannes, ainsi que les îles Anglo-Normandes. Peut-être retrouvèrent-ils quelques traces encore vivantes des parlers gaulois. Ils profitèrent à coup sûr d’une dégénérescence de la vie urbaine et de l’absence d’intérêt des Mérovingiens pour les choses de la mer. Sans doute n’éliminèrent-ils les derniers îlots romans qu’au cours du IXe siècle.

Avec eux, les Bretons avaient amené leur Église; elle affirma rapidement son originalité en s’organisant sur la base de monastères-évêchés et de vastes paroisses appelées plou. Son activité intellectuelle ne fut pas négligeable, mais elle fut à peu près effacée au Xe siècle par les Vikings. Jusqu’à leur irruption, la petite Bretagne participa pleinement à la civilisation celtique insulaire, avec des affinités spéciales pour le Cornwall et le pays de Galles.

Un petit groupe de Bretons poussa beaucoup plus loin vers le sud, jusqu’en Galice, à l’extrémité nord-ouest de la péninsule Ibérique; depuis la fin du Ve siècle s’y était installé l’évêché de Britoña, enclavé dans le royaume suève.

On voit à quel point le mouvement des Grandes Invasions a transformé la face de l’Europe occidentale. Tandis que l’ancien Empire d’Orient se raidissait à Byzance dans un relatif immobilisme, l’Occident accomplissait une évolution précipitée, absorbant de force une multitude d’apports venus tant de l’est que du nord. Sur le coup, il faillit en périr. Mais comme la très grande majorité des envahisseurs n’avait pas de programme véritable et n’aspirait qu’à jouir de ses conquêtes, l’Europe occidentale réussit, en s’appuyant fortement sur l’Église, à surmonter presque partout les effets de choc; bientôt elle fut en mesure d’élaborer, avec les éléments qu’on lui avait imposés avec les derniers restes de son héritage romain et avec quelques résurgences indigènes mises au jour par l’effondrement de l’Empire, une synthèse féconde, qui conduit directement à la civilisation médiévale.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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